Lorsque j’ouvris les yeux seul au pied de cette montagne, je sentis m’envahir une vague de mélancolie. Sorte de mélodie amère d’un moment éphémère, d’un moment hors du temps, d’un souvenir oublié. Loin au-delà de l’horizon s’étendait la majesté et toute l’immensité dont ce monde est capable. Au moment où j’en pris conscience, un vertige s’empara de tout mon être. Je fus projeté à des années-lumière, ma conscience m’échappant peu à peu, vivait un moment de grâce. L’indescriptible volupté qui s’offrait à moi, me laissait scotché, et j’eus l’impression de naître à nouveau. Je n’existais plus qu’au travers de cette vue, et, enivré par ce sentiment nouveau, je sentais le monde tout entier se fondre et faire corps avec moi. Je n’étais plus, alors, qu’une âme perdue dans un schéma complexe dont la compréhension dépassait toute intelligence humaine. Aurai-je été croyant, j’aurais juré avoir rencontré une quelconque force cosmique. J’en fus fasciné. Je me sentais à la fois ridiculement petit et infiniment immense. Il me semblait faire partie d’une peinture de maître dont les coups de pinceaux d’une précision chirurgicale avaient placé chaque élément à l’endroit exact où il devait figurer. Pour rien au monde je n’aurais voulu être ailleurs, j’étais à ma place. 

Les couleurs brutes de la neige et de la roche étaient adoucies par la nuit qui tombait progressivement. Les pics abrupts semblaient avoir été sculptés de la main d’un géant, telles de véritables œuvres d’art. Par endroits, des cavités percées à même la roche, laissaient entrevoir un ciel d’un camaïeu de bleu et le soleil qui se couchait lentement derrière, teintant la toile d’une lueur orangée. De timides étoiles commençaient à se montrer, dessinant peu à peu les constellations sur la voute céleste. Je reconnus Orion sans aucun mal. N’ayant jamais eu l’âme d’un astronome, je vouais néanmoins une fascination toute particulière à la constellation du chasseur.  

Plus tard, la lune finit par se montrer et compléter un tableau déjà enchanteur. Jusque-là allongé dans l’herbe, je me redressai et m’assis en tailleur. Je remis mes lunettes en place, et me mis à chercher mon sac à dos d’un coup d’œil rapide. Je m’en saisis, et en sortis le carnet de voyage ainsi que le crayon déjà bien usé qu’il contenait. Je me tapotais la lèvre inférieure du bout du crayon, signe d’une réflexion profonde. Je devais décrire ce que je voyais, il fallait que je couche sur papier ce que je ressentais mais je n’arrivais pas à trouver de formulation qui rende justice à ce qui se jouait sous mes yeux. Je griffonnais quelques mots, les rayais, recommençais. Rien ne me convenait vraiment. Rien ne pouvait retranscrire ce frisson qui me secouait de bout en bout. 

Mon attention glissa alors vers un arbre en contrebas. Quelques oiseaux de nuit venaient de s’y poser. Ils étaient aussi peu perturbés par la vue, que j’en étais subjugué. Je compris alors que la beauté était, en plus d’être éphémère, totalement subjective. Ce qui semblait incroyable pour moi – simple observateur silencieux – était normal pour eux. Les yeux à nouveau rivés sur mon carnet, je saisis mon crayon, décidai de laisser le cœur parler, plutôt que la tête, et écris : “Lorsque j’ouvris les yeux seul au pied de cette montagne, je sentis m’envahir une vague de mélancolie…”.

PAR BILLY M. COOPER

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