Il y a longtemps que je n’étais plus monté au grenier. Maman m’a demandé d’y faire le tri, parce qu’elle a le cœur trop lourd pour plonger dans tous ces souvenirs poussiéreux depuis que Papa nous a quittés.

Je m’attendais à un grand fatras. Je fus presque déçu de constater qu’il n’en était rien. Quelques cartons épars, de vieilles chaises, et, à ma grande surprise, Jumbo. Tit’ et Ru’ sont là aussi, juste à côté.

Elles m’ont accompagné longtemps. Enfin, longtemps, selon ma perception d’enfant.

Quel âge j’avais ? 4 ou 5 ans je pense. Je demanderai à Maman lorsque j’aurai terminé.

Tit’ et Ru’ m’ont toujours rassuré, avant de me déranger ; mais je ne pouvais pas m’en passer. Le premier tiraillement d’une longue liste à venir, mais ça, je ne le savais évidemment pas encore. J’ai construit ma confiance en moi grâce à elles, enfin je crois. Mes cascades futures, mon attrait pour le funambulisme, je leur dois. Elles ont pris des coups, des intempéries, elles sont griffées et amincies, mais elles n’ont jamais cédé. 

Jumbo non plus d’ailleurs ne m’a pas trahi ni abandonné. Je ne peux que lui reprocher de n’avoir pas grandi comme moi. C’est moi qui l’ai un jour délaissé, tout comme j’ai délaissé Tit’ et Ru’ un peu plus tôt. L’ordre des choses dont on n’a pas conscience à cet âge, et qu’on zappe vite, enthousiasmé par l’avenir matériel qui se présente un jour sous nos yeux.

Mais Jumbo a toujours eu une place de choix dans mes souvenirs d’enfance les plus tendres. Je me remémore précisément ce moment intense et magique, cette connexion qui nous unissait lorsque Tit’ et Ru’ sont restées définitivement au garage. La joie immense de goûter à la liberté. La première d’une vie, assurément.

La vibration de mon téléphone me ramène à la réalité. Je constate que ça fait bientôt vingt minutes que je flotte dans cette nostalgie béate et que je n’ai pas avancé d’un pouce la tâche que Maman m’a confiée. Il faut que je m’y mette si je veux terminer ce tri aujourd’hui. Je vais commencer par ça : embarquer mon fidèle compagnon et ses subalternes. Je déteste ce mot, subalterne. Tit’ et Ru’ ont été bien plus que ça. Mais là, je ne trouve pas d’autre mot, embrumé par tous ces souvenirs. Bref… je peaufinerai mon catalogue des synonymes plus tard. 

Je trouverai bien un endroit chez nous pour les conserver. Pour les entasser avec tout le reste, évidemment ; mais je ne peux pas me résoudre à les jeter. Je vais discrètement les descendre pour les camoufler dans le coffre de la voiture.

Voilà, ils sont calfeutrés dans une couverture, à l’abri des regards.

Je peux poursuivre les rangements. En me retournant, je vois que Maman est assise, à quelques mètres de moi. Elle sourit.

– Tu emportes Jumbo, Tit’ et Ru’ ?

Je suis un peu embarrassé. Je ne l’avais pas vue.

–  Moui.. M’man, je verrai ce que j’en fait.

Elle sourit à nouveau, se lève, m’enlace.

– C’était merveilleux mon fils, de voir ton bonheur lorsque Papa a définitivement dévissé tes petites roues pour te regarder fièrement faire du vélo comme les grands.

Une larme a perlé sur sa joue, mais son regard était tendre et lumineux. Le mien aussi.

PAR LEO ARCIN

Jumbo

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