Comme je ne sais pas trop où je vais, j’ai choisi un lieu de villégiature provisoire. Un lieu qui ne porte pas à conséquence, un point de chute neutre. Moi et ma poussière, nous nous appuyons contre le mur de cet immeuble locatif qui sent le neuf. Avec le livre. Je suis venu quatre fois en une semaine. Cela a suffi pour attirer l’attention.
Je l’avais repéré, ce bonhomme qui m’observait à son balcon. Il est descendu l’air de rien et s’est assis sur les marches de l’entrée, à côté de moi. Avec le même bouquin que moi. Il me regarde en coin, en faisant semblant de lire.
Je me décide.
– Que me veux-tu?
Son regard de biais devient perpendiculaire. Il me détaille de haut en bas. Je suis l’improbable chaînon manquant entre le repris de justice et le majordome anglais. Ça interpelle. Je poursuis :
– Ma vie t’intéresse ?
Je connais la réponse mais le gars esquive.
– Surtout pas!
– Alors pourquoi viens-tu vers moi?
Il hésite.
– Disons que je suis intrigué… je viens de lire deux fois de suite Mort à crédit.
– Tu veux qu’on parle littérature?
– Non… Je me demandais ce qui te pousse à lire ce bouquin ici.
Bonne question.
– Je cherche.
– Tu cherches quoi?
Nous y voilà. Soyons honnête.
– Une personne capable de me comprendre… Toi?
Il ne dit plus rien. Evidemment. Il réfléchit un instant, puis se lève et s’en va. Je me replonge dans mon livre.
Il revient cinq minutes plus tard. Avec une bouteille et deux verres. Je salue son initiative du regard. Cette fois, c’est lui qui parle le premier.
– Toi qui cherches… qu’est-ce que tu trouves chez Céline?
– La vérité. De la matière brute, de l’âpreté, pas de compromis. Céline fouille notre chair, creuse dans nos plaies.
Mon gars opine. Là-dessus on est d’accord. Il me reverse un verre et commence à me titiller.
– Tu viens d’où?
Comment dire. Je ne réponds rien. Il ne lâche pas.
– Tu parles peu pour quelqu’un qui souhaite se confier.
– Et toi, tu poses beaucoup de questions pour quelqu’un qui ne veut rien savoir.
Lui et moi, on boit en silence. Un verre. Deux verres. Trois verres. Ça finit par sortir.
– J’ai tout quitté du jour au lendemain. Travail, femme, enfants. Un jour, j’ai senti une urgence et je suis parti, avec mon livre et mon manteau noir. Sans rien dire. J’étouffais. J’étais pris dans une vie qui n’était plus la mienne. Comme si je ne m’appartenais plus. Ça fait plusieurs mois que je suis loin. Je vis comme un vagabond. Je dors sous les bancs quand il pleut. Mais je ne me sens pas libre.
Et là, mon type recommence à me regarder de coin.
– Tu veux savoir ce que je pense ?
Je n’acquiesce pas mais il continue.
– Tu lis Céline, tu veux qu’on te dise la vérité, mais toi, tu fuis en silence. Tu as quitté les tiens sans un mot. Tu n’es pas dans le vrai. Ton compromis c’est la lâcheté. Tant que tu n’auras pas osé affronter ta vérité, tu ne seras pas libre.
Il se lève, reprend les verres et la bouteille vide. J’accuse le coup. C’est le discours que je redoutais.

PAR LUCILLE

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