Comme tous les jours, je me suis levé ce matin vers six heures trente. Petit déjeuner pendant que mon chien va faire sa balade dans le jardin.

Mon épouse n’a pas trop envie de me voir à la maison, alors, bien que retraité depuis près de vingt ans, comme tous les jours, je vais me réfugier dans le petit appartement que je me suis fait installer dans les locaux de l’entreprise. Je n’ai rien à faire, je me contente de regarder les images des caméras de vidéo-surveillance. Je surveille les allées et venues du personnel, je vois à quelle heure arrive le directeur, j’observe ceux qui abusent de leur temps de pause, les entrées et sorties des camions.

Parfois, j’essaie vainement de trouver des informations dans mon ordinateur. Je n’ai jamais vraiment saisi à quoi sert cette coûteuse débauche de moyens informatiques. De mon temps, on travaillait avec un crayon et du papier, on ne faisait pas de budget, on se contentait de compter l’argent qui restait dans les caisses à la fin de l’année, et on essayait d’en soustraire autant que possible au fisc. Pas encore de fax, encore moins de PC, et pourtant ça marchait.

Le personnel obéissait, les cadres tenaient leur rang et ne se mêlaient pas aux ouvriers. On savait faire la différence entre les chefs et le personnel. On se vouvoyait. Chacun à sa place, c’était bien ainsi !

Le temps s’écoule lentement, et toujours rien à faire, si ce n’est feuilleter d’anciens ouvrages techniques et astiquer mes bronzes. Les journées sont longues, mais comment faire lorsqu’on est le bienvenu ni chez soi ni dans son entreprise ? Certes, je perçois de somptueux honoraires, fruits du travail des employés actuels, on s’occupe de mes voitures anciennes, on cultive mon jardin, mais suis-je heureux ?

La mémoire commence de me lâcher, j’entends mal, j’ai de la peine de me concentrer, je perds le fil des conversations. S’en rendent-ils comptent ? Des anciens me rapportent les pseudo-témoignages de l’un ou l’autre, un marchand de graines me dit que l’entreprise a mauvaise réputation ; ont-ils vraiment raison ? Les résultats sont en croissance constante depuis quelques années, ça ne peut donc pas aller aussi mal qu’on me l’affirme. À qui puis-je encore faire confiance, puisque je ne comprends pas grand-chose aux chiffres qu’on me présente ?

Ai-je encore un rôle à jouer ? Et si ça marchait quand même sans moi ? Je devrais me retirer, mais pour faire quoi ? Je n’ai pas d’amis, sauf mon fidèle compagnon à quatre pattes, pas de vie sociale, pas d’enfants, la famille qui me reste ne m’intéresse pas. Mon travail et mon entreprise étaient tout pour moi ; aujourd’hui, d’autres se chargent de son développement, avec succès semble-t-il.

Je devrais me rendre à l’évidence, j’appartiens au passé, un passé dont il est difficile de tirer des enseignements, tant le monde a changé. Le présent m’a dépassé sans que je m’en aperçoive, je le regarde s’éloigner. Ma gloire est bien lointaine, pour autant que gloire il y ait eu.

Je suis seul, et bientôt je vais mourir sans avoir su profiter de ce que la vie m’offrait. J’ai peur qu’il soit trop tard…

PAR CYRANO

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