La maison dort. Dans la cuisine, le poêle au charbon et Félix ronronnent côte à côte. Les cendres chaudes jettent une couverture d’ombres rouges sur le vieux matou. 

   Dans la salle à manger, l’horloge est éveillée. Dormirait-elle si, au lieu des heures, elle comptait les moutons ? Sa trotteuse se moque des heures tranquilles de la nuit. Elle trotte, elle trotte, et à chacune de ses soixante courtes enjambées fait un tic, fait un tac. La petite aiguille n’est guère bavarde et ne connaît que ces deux mots: tic et tac. Tandis qu’elle trottine, ses deux grandes sœurs, Heure et Minute, la regardent tourner en rond avec une hautaine indifférence. 

   Au fond du couloir, la chasse d’eau du cabinet pleure. Toutes les gouttes ne naissent pas égales entre elles. L’eau de la chasse rêve à de limpides lacs de montagne, à de pacifiques océans bleutés, à de gros nuages dodus, et fuit tristement dans la cuvette. L’eau n’est guère bavarde non plus et ne connaît que ces mots: plic et ploc.

   L’escalier qui mène à l’étage a mal au dos et aimerait déplier son échine de bois, s’étendre de la première à la dernière marche, mais il n’ose pas, de crainte de réveiller Albert, le propriétaire des pieds qui dort en haut. Parfois, l’escalier s’étire doucement et laisse échapper un crac ! discret.

   Le grenier ne dort que d’un œil, celui de bœuf qui perce son toit. Le grenier a de drôles de locataires qui font du tapage nocturne: une famille de souris grises. A leur naissance, les souris étaient blanches, toutes blanches, mais à force de filer le long des murs et de raser le duvet poussiéreux des murailles, leur pelage est devenu gris. Les souris ont peur du noir et du chat. Or, Félix est noir, ce qui double leur peur. Elles n’ont pourtant rien à craindre, car le vieux matou dort dans la cuisine, les griffes sages et les pattes bien au chaud sous son ventre repu. Quand il bâille, cela sent le saumon, la volaille, le lapin, le pâté de luxe pour gros chats paresseux. Toute la nuit, les souris poussent des petits cris inquiets qui brisent le silence du grenier.

   La maison fait ses gammes onomatopéiques: Tic ! Tac ! Plic ! Ploc ! Crac ! Seules les souris ont appris le solfège et lancent des « mi » apeurés. 

   Une oreille mélomane apprécierait sans doute cette douce symphonie nocturne. Hélas, une fausse note éclate soudain. Albert ronfle. A chaque respiration, un grognement sort de sa bouche comme si une bête sauvage se terrait au fond de ses poumons. Il faut dire qu’Albert a du coffre. Ancien ténor, il avait chanté sur les plus célèbres scènes, de la Scala de Milan à l’Opéra de Sydney. Son air préféré était « Nessum dorma » (« Que personne ne dorme ») de Puccini.

   La maison essaie de dormir. 

PAR IRVING S.T. GARP

2 réflexions sur “Nessum dorma

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