Un papillon a bien failli provoquer un incident diplomatique. J’étais alors un jeune garçon, six ans pour être précis ; aujourd’hui, soit cinquante ans plus tard, je m’en souviens toujours. Le papillon virevoltait devant les convives, décrivait de grands ronds dans la salle. Certains clignaient des yeux pour éviter le choc frontal ; d’autres osaient un petit geste de la main pour l’éloigner ; quelques-uns restaient de marbre, imperturbables, voulant respecter ce moment privilégié. Moi je me demandais comment il était entré dans cet endroit lugubre et ce qu’il le motivait à venir ici.

En tout cas, sur l’instant, ce papillon me faisait sourire ; mon père me
grondait et me demandait d’arrêter de gesticuler ; tout ceci dans la plus grande discrétion, avec des mots qui sortaient d’entre ses dents. Bien que ce moment de recueillement imposât la tristesse et les larmes, je n’avais de cesse à vouloir courser cette bête ; moi du haut de mes six ans j’oserais rompre ce silence ? Non, je n’ai pas eu le droit, évidement. 

Pourtant quand le papillon s’est posé sur le nez de mamie, j’ai nettement entendu quelques paroles chuchotées parmi mes oncles et mes tantes ; si certains s’indignaient, d’autres rigolaient ; j’en suis certain. Moi, une fois de plus, je trouvais cela tout sympathique, qu’une aussi belle créature s’invite dans ce moment de tristesse ; oui, mamie était morte. Allongée devant nous dans son écrin ultime.

Le papillon, posé sur le bout du nez de mamie, battait des ailes sur place.
Et brusquement il s’immobilisât, toutes ailes dépliées. Les voix se sont tues. Un silence collégial se fît. Encore aujourd’hui, je me demande pourquoi. Qu’attendaient donc tous ces adultes ? Que mamie le chasse en le soufflant ? Non, évidement. Moi j’aurais trouvé cela drôle ; d’ailleurs, j’y avais pensé :
« si le papillon te gène, souffle mamie, souffle ». Mais elle ne le fît pas. Et pour cause…

Je ne doutais pas un instant que ce papillon s’en irait de son propre chef. D’ailleurs quelques longues secondes plus tard, il se mit à battre des ailes sur place, à nouveau ; on aurait dit qu’il essayait d’emporter quelque chose, mamie ? Puis il s’est finalement envolé et s’est aussitôt échappé par la fenêtre. 

Il faisait grand soleil ce jour-là. Au lieu de fêter mes six ans, on célébrait ce dernier aurevoir à mamie. Elle n’avait pas choisi l’heure de sa mort, ni moi celle de ma naissance. Ces deux événements venaient de se télescoper.
Moi, il m’en restait des anniversaires à fêter ; mamie, elle, ne pouvait mourir qu’une fois ; priorité à son aurevoir, évidement.

Malgré tout, ce jour reste le plus beau jour de l’année ; il y fait toujours grand soleil. Et quand la fête bat son plein, chaque année, je m’éclipse pour m’allonger dans l’herbe ; j’attends qu’un papillon ne vienne se poser sur mon nez ; c’est mamie qui vient me souhaiter un bon anniversaire. Je le sais.
Alors je peux retourner à la fête, tout guilleret.

PAR ASICQ

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