Enfant je la fréquentais, mais à distance. Déjà à l’époque elle était grande, populaire et chérie par beaucoup de monde. Elle m’impressionnait d’autant plus parce que les adultes l’approchaient d’un regard à la fois téméraire et conquis dont je ne saisissais pas le langage. De cette timidité j’enserrais la main de mes parents et de la maîtresse au début, ne serait-ce que pour la saluer, l’admirer puis déguerpir aussitôt. Plus âgée, j’ai été forcée de la croiser quotidiennement – il fallait bien admettre qu’elle aidait les gens à résoudre de nombreux problèmes – et peu à peu j’ai frissonné, charmée à mon tour. Je n’avais pas le cran de lui adresser la parole, néanmoins le plaisir de la voir, de l’entendre et de comprendre ses expressions est devenu intarissable. 

La rencontrer pour de bon un jour ennuyeux d’hiver a achevé d’inscrire mon cœur dans le sien, si vaste, si volubile. Honnêtement, je ne croyais pas moi-même à notre relation. Elle se révélait pétillante, fantasque et déterminée tandis que moi je broyais du noir, empêtrée dans la réalité. Mais nous avons toutes les deux fait preuve de patience pour être l’extension de l’autre et raconter nos histoires. Elle est mon premier amour, un coup de foudre ! Mon âme s’éveille et s’endort dans ses bras, remplie à ras bord de nos ambitions enlacées. Voyager, sécher les larmes à renforts de lettres, adoucir les désillusions tout en prenant soin d’être franche quand il s’agit de dire la vérité… Ce que je n’ose encore m’attribuer comme mes réussites sont les fleurs des rêves que nous avons semées. 

Je ne peux omettre les doutes qui s’interposent parfois entre nous. De ma part c’est même pire que de l’incertitude, c’est de la jalousie. Il arrive que je retombe dans mes contemplations d’autrefois et que je la trouve plus élégante, plus inventive et épanouie chez les autres que chez moi. J’ai l’impression fugace mais lancinante de ne pas me satisfaire de nos secrets, ni de célébrer notre union à l’instar de tous ces gens qui l’aiment à la folie depuis le Verbe.  Dans ces nuits-là, je lui claque la porte au nez. Mes mains, mes pensées la cherchent et ne caressent que l’angoisse de ne pas être à la hauteur de nos idéaux. Magnanime, elle revient sur la pointe des pieds au matin. Elle corrige tendrement mes vraies erreurs et conjure la terreur qui rejette mon imagination. Puis elle m’explique : ce n’est pas parce que d’autres la rendent belle qu’elle ne resplendit pas grâce à ma façon particulière de l’aimer. Chaque personne qui se découvre, qui se sauve avec elle lui insuffle une nouvelle vie en retour. Elle n’en est que plus époustouflante, muse et amante éternelle. Elle rassemble tellement de mots, tant de sentiments et d’univers en son sein, que me l’approprier serait une injure à son caractère. Il est exclu qu’elle soit cantonnée à un prénom, un adjectif, une existence, alors que tous les jours je lui sais gré de faire de moi beaucoup plus qu’un mot. D’un papier ou d’un chapitre à l’autre elle m’ouvre à la diversité, sans oublier de se blottir personnellement au flanc de ma plume. Pour revenir et repartir, pour grandir et vieillir, pour le meilleur et pour le pire, je suis tombée amoureuse de l’écriture.

PAR PHILIPPINE FOREST

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