Ce n’était qu’un crissement infime sur son drap rêche. Il l’entendait pourtant s’approcher. L’animal n’était pas pressé et s’aventurait avec prudence dans le labyrinthe des plis du tissu. Jusqu’où cette vermine allait-elle avancer ? Il tendit ses muscles. La bête s’arrêta.

La bâtisse avait été installée aux abords de la ville. « Dans les marécages », avait pensé l’homme. Mais la ville avait progressé, déversant son trop-plein d’êtres humains dans la campagne. On avait coulé du béton dans les terrains instables, et de ce terreau fertile avaient émergé des grappes de tours, plongeant dans l’ombre les alentours. La maison de briques rouges n’avait pas échappé à cette éclipse permanente.

Au milieu des premiers pensionnaires, un régiment disparate issu de la masse grouillante de la mégapole avait colonisé les lieux. Il avait fallu faire de la place, organiser les repas, limiter les sorties ; et fréquenter ces abrutis.

Ce matin-là, ça avait commencé avec l’araignée. Il ne lui avait laissé aucune chance. Il avait senti le suc gastrique couler entre ses doigts, puis s’était essuyé la main sur son drap. Le petit déjeuner n’avait rien arrangé. La tranche de pain noir était absente de son assiette. L’interné en charge du service – jugé sans doute plus normal que les autres – ne s’était pas gêné de l’engloutir avant de déposer rapidement le plateau devant sa chambre. L’homme avait bien remarqué la miette baveuse au bord de sa bouche, mais n’imaginait pas pareil affront. Après l’heure de sortie à laquelle il s’était soumis de mauvaise grâce, il avait remarqué des traces de crachats sur le dos de sa veste. À l’atelier, il s’était fait bousculer et avait raté la découpe de son morceau de bois. Le responsable avait fait une remarque aussi disgracieuse que sa face rouge marquée par l’acné, et les autres avaient tous éructé de rire en ouvrant grand la bouche. Face au spectacle de cette joie sournoise, l’homme s’était échappé pour retrouver le calme de sa chambre.

Il pouvait enfin reprendre son souffle.

Il s’assit sur la table de bois et regarda par le rectangle de lumière zébré de fils de fer qui lui servait de fenêtre. Il resta là, immobile, une heure, peut-être deux.

Il fut sorti de sa torpeur par un bruit mat et régulier venant du toit de tôle. Un battement d’ailes ; puis le son cadencé. Se redressant sur la table, il approcha le visage de l’ouverture. Des corbeaux arrivaient par nuées sur le toit de l’asile, des bêtes grasses au gilet anthracite. L’heure de sortie des déchets de cuisine. Un croassement mit fin à l’attente, les becs cessèrent leur tambourinage ; un froissement d’ailes, la lutte pour les meilleurs morceaux, puis l’envol vers les cimes.

La contemplation de cette liberté sauvage fit prendre conscience à l’homme qu’il ne sortirait plus. Il ferma les yeux, puis se laissa tomber lourdement de son promontoire.

En ouvrant les paupières, il vit le ciel gris. Il se sentit aspiré par le carré de lumière ; il s’ébroua, ouvrit ses bras et s’élança. Le freux prit son envol en direction de ceux qui l’attendaient, perchés sur le faîte des arbres dégarnis.Ce n’est qu’au matin que les gardiens retrouvèrent l’homme sur le sol de sa cellule. Sa nuque avait heurté la barre métallique de son lit, l’achevant comme un lapin.

PAR BERENICE DEMIKINE

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