Ses yeux. Des yeux de mépris lourds et intimidants. Ce regard de haine qui devait perdurer d’une génération à l’autre : elle l’aurait!

« Ma mère a haï cette enseignante. Mes sœurs, aussi! Alors, je la haïrai même si je ne sais pas pourquoi. Je serai solidaire avec ma famille », se convainquait inconsciemment l’étudiante qui était vraiment forte pour détester les gens. Or, il faut l’avouer, cette haine « générationnelle » n’avait rien de fondé et se basait plutôt sur une pure jalousie causée par la réussite sociale et professionnelle de l’enseignante qui était aimée de tous. Plusieurs avouaient même qu’elle avait été LEUR meilleure enseignante de français à vie!

Ainsi, avec les ongles trop longs, le visage maquillé à outrance et les cheveux déjà abîmés par la teinture, la jeune fille se retenait de rire si l’enseignante faisait une blague et ne souriait surtout jamais d’intérêt devant aucune activité. Il fallait la mépriser et détester tout ce qu’elle organisait, tout ce qu’elle disait. Il fallait dédaigner sa culture, ses bonbons, ses idées, ses explications. Voilà tout! C’était la règle de conduite qui avait été dictée dans sa famille. 

D’une période de cours à l’autre, la professeure feignant l’indifférence, se convainquant, en son for intérieur, que les choses allaient changer et que l’amour qu’elle avait pour ses élèves allaient l’emporter. Or, il n’en fut rien. La stabilité de la haine de l’étudiante ne bougea pas d’un iota.

Durant toute l’année scolaire, elle placotait contre sa prof, la traitant de tous les noms possibles. « C’est tellement une conne. Elle m’énerve du début à la fin des cours. Je ne sais pas comment ça se fait que vous riez de ses farces. En plus, elle est tellement laide. Elle m’écœure quasiment! », chantonnait-elle à qui voulait bien l’entendre. 

L’étudiante magouillait même dans le dos de l’enseignante en inventant des histoires sans fondement qui auraient pu détruire sa carrière. Le pire de toute cette saga, c’est qu’elle embarquait d’autres jeunes dans son tourbillon. Les plus influençables y étaient aspirés et étaient convaincus, eux aussi, qu’il fallait profondément haïr cette professeure. 

La campagne de « salissage » avait eu cours pendant toute l’année scolaire. Et cette année-là, il faut le préciser, fut longue et pénible pour le groupe dont faisait partie l’étudiante. Malgré les 30 années d’expérience de la prof, les activités les plus intéressantes avaient été des tortures pour plusieurs élèves qui avaient été endoctrinés par la haine. Ils ne jouaient même plus la comédie tellement l’étudiante avait bien accompli sa tâche.

Juin était arrivé. La cloche avait sonné pour les élèves de 5e secondaire qui quittaient les enceintes de l’école pour la dernière fois. Avant de monter les uns après les autres dans les autobus, plusieurs allèrent serrer la main ou faire de tendres accolades aux enseignants. Quelques-uns pleuraient. L’étudiante s’assied derrière l’un des bus et fit une grimace puérile à l’enseignante qui détourna les yeux.

C’est en juillet que le téléphone a retenti chez l’enseignante. Un ami haut placé voulait un conseil. 

-J’ai retenu deux CV pour l’emploi de mannequin que j’offre. Les connais-tu? Laquelle des candidates dois-je retenir? 

L’ami nomma alors une certaine Sarah et le nom fatidique de l’étudiante. 

PAR CHANTALE POTVIN

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