— Bonjour, Ernestine. 
— Bonjour, Docteur. Entrez ! Je vous montre le chemin…
Voici des années que, chaque lundi, la vieille dame guide le docteur Stevens jusqu’au salon où, sur la cheminée, trône le portrait de feu “Monsieur Ernestine”. Dessous, une plaquette de cuivre porte gravement ces mots : MORT POUR LA PATRIE. Un képi coiffe le héros et ses moustaches, coiffées à la gauloise, touchent les bords du cadre.
— Asseyez-vous, je vous en prie.
— Alors, Ernestine, qu’est-ce qui ne va pas aujourd’hui ?
La vieille dame gémit un peu, toussote, se tâte le front et soupire enfin:
— Je crois que je souffre d’une maladie parasitaire, endémique dans certaines régions chaudes et humides…
Le docteur Stevens ne peut s’empêcher de sourire cependant qu’Ernestine, telle une bonne écolière, récite la définition du mot “paludisme” :
— …provoquée par des hématozoaires inoculés dans le sang par la piqûre de moustiques, et se manifestant par des accès de fièvre intermittents.
Le Docteur écoute la vieille dame avec une compassion amusée, et son regard glisse vers la bibliothèque où l’Encyclopédie Médicale s’aligne en quinze volumes reliés en cuir. Lectrice assidue de celle-ci, Ernestine s’invente chaque semaine de nouvelles maladies dont le seul symptôme commun est qu’elles progressent alphabétiquement. Ainsi, au fil des années, son angine s’est métamorphosée en bronchite, en cancer, en diabète, en épilepsie… et prend aujourd’hui des airs tropicaux de paludisme.
— Allons, ce n’est qu’un peu de fatigue, la rassure le docteur Stevens. Une bonne nuit de sommeil et, gaillarde comme vous l’êtes, vous retrouverez la pleine forme de vos vingt ans !
— C’est que j’ai quatre-vingts ans !
— Que demander de plus ? Quatre jeunesses !
La vieille dame remercie le Docteur d’un sourire.
— Au revoir, Ernestine.
— Au revoir, Docteur… A lundi !

*****

— Bonjour, Ernestine.
— Bonjour, Docteur. Entrez ! Je vous montre le chemin…
Les années ont passé et Ernestine a allègrement franchi le cap des 90 ans.
— Alors, Ernestine, qu’est-ce qui ne va pas aujourd’hui ?
La vieille dame tapote ses joues qu’embellit une roseur de dragée de baptême et s’exclame joyeusement :
— Je ne me suis jamais sentie aussi bien !
N’était-il assis, le docteur Stevens en tomberait sur le séant, fauché par la surprise. La semaine dernière, Ernestine souffrait d’une zoopsie. Elle avait vu le chien du voisin avec une crinière de lion, une corne sur le front et une queue d’alligator.
— Avez-vous déjà dîné ? demande la vieille dame.
Sans attendre la réponse, Ernestine se sauve dans la cuisine avec un air de conspiration qui achève de dissiper les doutes du Docteur : cette fois-ci, elle est vraiment malade et doit souffrir de… Le diagnostic reste en suspens, car le regard du docteur Stevens vient de se poser sur la bibliothèque. Les quinze volumes de l’Encyclopédie Médicale ont disparu. A leur place, se dresse l’Encyclopédie Culinaire et ses mille recettes de A à Z.
— Amourettes de veau, annonce joyeusement la vieille dame en revenant de la cuisine.
Le docteur Stevens avait vu juste : aux amourettes de veau succédèrent, au fil des lundis et par ordre alphabétique, des beignets à la compote, des crêtes de coqs, de la dinde à la purée de marrons, des épaules de mouton, du faisan farci…

PAR IRVING S. T. GARP

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