Pour agrémenter un samedi soir de l’année 1978, avec ses quatre petits-enfants, pendant que ses « jeunes » étaient allés danser le disco à la brasserie du coin, ma grand-mère nous avait installés, mes cousins et moi, devant une gigantesque boîte remplie à ras bord de photographies en noir et blanc. Elle nous offrait, en quelque sorte, un voyage dans ce qu’avait été sa modeste vie.  

Les questions et les rires fusaient au rythme des photographies qui s’empilaient autour des enfants en pyjama. Les mariages. Les fêtes de Noël enfumées où les oncles moustachus, saouls comme des porcs, dormaient accoudés sur une table. Les manteaux de fourrure empilés sur un lit par-dessus lesquels dormait un bébé.

-C’est qui?

Et notre grand-mère, souriante, patiente et dévouée, répondait de son mieux.

Tout en entassant les images autour de moi, je tombai soudain sur un tableau d’horreur qui, je le savais déjà, allait être à jamais gravé dans ma mémoire. Les yeux ronds comme des billes, j’étais stupéfiée. Je ne pouvais détacher mon regard d’enfant du visage souffrant de cet homme couché sur un lit et emmailloté dans un drap blanc souillé. Je ne sus pas à l’époque en quoi consistaient les taches sur la couverture, mais j’ai déduit, bien plus tard, que c’était du sang.

Je fixais l’image sans bouger.

Avec le vieux carton dans les mains, je tremblais devant cette scène. Aucun mot ne sortait de ma bouche. Les cousins, devant mon hébétude, se sont penchés vers la photographie qui datait de 1948.

-Qu’est-ce qu’il a, le monsieur? C’est qui? Pourquoi il a tellement l’air d’avoir mal?, avaient demandé mes cousins alors que j’étais terrée dans un silence et une réflexion qui projetaient mon imagination d’une tragédie à l’autre.

-C’est mon grand frère, Albert, a lancé ma grand-mère, les yeux soudainement embués de larmes. Alors qu’il travaillait dans une usine, il est tombé dans une espèce de piscine remplie d’eau chaude et de produits chimiques, là où les hommes poussaient les billots de bois pour que l’écorce se détache. Mon frère a glissé et y est tombé. Seule sa tête n’a pas été immergée. C’est un ami qui l’a immédiatement sauvé. Si sauver est le bon mot! Il aurait dû mourir là, le pauvre, et se noyer pour ne pas finir sa vie dans l’enfer. Je n’oublierai jamais ses cris de douleur dans la nuit, quand ma mère et mon père changeaient les draps en lui arrachant la peau. Pendant quatorze jours qui s’éternisaient, d’un coma à l’autre, il a supplié le bon dieu en hurlant de venir le chercher, a-t-elle confié en ravalant, en refoulant sa tristesse.

Ma grand-mère a pris la photographie et tout en l’empilant avec d’autres, elle l’a projetée dans la boîte comme un objet maléfique. Après avoir rapidement ramassé le fouillis pour tout ranger dans l’armoire, elle s’est dirigée vers la cuisine pour nous offrir des gâteaux avant d’aller au lit.

-Vous savez, il n’y avait pas de carte soleil dans le temps! Et ç’a a tué ma mère cette histoire. N’en parlons plus jamais, d’accord?

Et le sujet fut clos.

PAR CHANTALE POTVIN

Une réflexion sur “La carte soleil

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