A une époque déjà lointaine, vivait dans le village d’une grand-tante, qui m’a relaté l’anecdote lorsque j’étais petit, un meunier, dont le fils cadet souffrait d’une santé fragile et d’un léger retard mental.

Le franc d’alors représentait bien plus que l’unité monétaire actuelle. Il était de petite taille mais frappé dans un alliage noble. La pièce de vingt-cinq centimes, quant à elle, grande, bien que légère, présentait en son centre un trou, particularité originale pour le jeune simplet, qui en faisait la collection.

Thésaurisant avec patience le vulgaire métal méprisé de tous, il retirait de l’exploitation inattendue de son handicap mental un moyen de subsistance, et se constituait avec le temps une cagnotte qui grossissait de jour en jour.

Il est vrai qu’il fut dans cette entreprise bien aidé par les clients du moulin auxquels il procurait quelque assistance en chargeant les sacs de farine sur ses maladives épaules.

En échange de ce service, les visiteurs rétribuaient le naïf adolescent, auquel ils donnaient le choix entre la rutilante pièce d’un franc et la méprisable pièce à trou.

Avec fébrilité et empressement, le jeune innocent empochait invariablement la pièce de vingt cinq centimes sous les quolibets des clients, qui, par jeu et pour répéter la pratique, fréquentaient assidûment l’exploitation.

Un jour de passage au moulin, l’instituteur du village, tout juste sorti de l’Ecole Normale, fut informé de la situation. C’était un homme imbu de l’autorité de sa récente fonction qui le hissait, malgré sa jeunesse et son manque d’expérience, au rang de notable.

Fort de la maigre science qu’il avait acquise, il prit à part le jeune homme pour lui démontrer, avec la logique d’intellectuel, qu’un franc valait plus que vingt-cinq centimes et qu’il était absurde d’accepter le moindre lorsque l’on pouvait obtenir le plus.

L’argument asséné avec assurance et autorité amena le jeune homme le lendemain à un choix qui ne l’enchantait guère et qui, s’il répondait à l’incontournable logique de l’instituteur, ne faisait plus rire personne.

Le simplet, suivant les recommandations de l’instituteur, réclamait la petite pièce et refusait la grande pièce à trou, au point que les jours suivants les clients désertèrent le moulin qui tirait de la douce folie d’un fils réputé improductif, la contribution non négligeable à la subsistance de la famille.

PAR GUY RAU

2 réflexions sur “La pièce à trou

    1. Merci, Asicq pour votre commentaire. Face à des situations qui interpellent, de nombreuses prises de position s’opposent, comme l’a montré monsieur de La Fontaine dans sa fable « Le meunier, son fils et l’âne ».

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