La maison mitoyenne du corps de ferme familial était en toute fin de construction à ma naissance. 1984. Comme le titre du roman de Georges Orwell. J’ai toujours été amusé par ce double anniversaire. Une année de plus pour moi, c’était un nouveau pas vers la fin du crédit de la maison. Quand je soufflerai mes trente bougies, la fumée aura l’odeur de parpaings qui vous appartiennent enfin. Les odeurs. Les plus beaux souvenirs d’enfance, quand j’y repense. Dans la même heure, je pouvais sentir la luzerne fraichement coupée dans la remise, la lavande secouée par le mistral, le gros savon de Marseille posé sur le rebord du lavoir, le gâteau au yaourt que maman venait de sortir du four. J’étais bon élève. Toujours dans le trio de tête sur les vingt-deux. Mes instituteurs étaient une espèce de demi-dieux pour moi. Il fallait apprendre, écouter. Alors j’apprenais, j’écoutais. Et surtout, je retenais. Le plus beau cadeau de cette scolarité est arrivé en CM2. Offert par Gérard, le maître. Pagnol. Il en était fou et il tenait à nous inculquer cette folie. Il a réussi, sur moi en tout cas. Nous avons lu les souvenirs d’enfance du Marseillais, visionné les deux films d’Yves Robert de 1990. Un amour était né.

Un drôle de surlendemain, j’ai été réveillé par des cris. Des pleurs. Ceux d’un bébé. Le mien. J’avais vingt-sept ans, il y a neuf ans maintenant. Je me suis levé et j’ai pris quelques secondes pour contempler la belle brune endormie qui partageait ma vie. J’ai rejoint le garçonnet dans sa chambre et l’ai serré contre moi. Je me suis aperçu que j’avais une bague au doigt. Je me suis retourné et la belle brune tenait une fillette dans les bras. Entre temps, le garçon s’était mis droit. Il avait poussé comme un magnolia.

Chaque jour j’allais dans un endroit où l’on me demandait de faire comme-ci comme ça. Il y avait des gens partout autour de moi. Au début j’aimais bien cela. Puis, je ne sais pas, on dirait que Pagnol s’est souvenu de moi. J’ai eu besoin d’inventer des histoires de bonhommes et de nanas, avec leurs problèmes de la vie, leurs embarras.

Puis la plume ne suffisait pas, alors « va peindre » ma tête a dit à mes doigts. J’ai pris des pinceaux et j’ai recouvert de peinture de grandes toiles. Ça m’a plu et j’en ai conclu que j’étais fait pour avoir la tête dans les étoiles.

Un drôle de matin, je me suis levé et j’ai contemplé « celle de ma bague au doigt ». Puis je n’ai pas pris la route de l’endroit où l’on me demandait de faire comme-ci comme ça. Depuis, je me lève et ne sais pas ce que feront mes doigts. Ceux qui m’appellent papa m’ont demandé « Ton métier maintenant c’est quoi ? » J’ai dit Papa écrit ou peint, au choix. La petite de quatre ans m’a répondu « Oh mon papa, alors tu fais comme moi ».

PAR PATRICK PEZ

2 réflexions sur “Quand j’étais grand

  1. La notion du temps qui passe est toute personnelle, certes. Mais quand vient le moment de regarder dans le rétroviseur… le tournis vient pour chacun des parents que nous sommes.
    J’aime la réflexion de la petite fille, qui inverse les rôles, finalement ; elle ne fera pas ce que papa fait…

    J'aime

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