La machine était parée et moi, je ne tenais plus en place. Il suffisait d’un bouton pressé et je m’envolais loin, là où seule l’imagination pouvait me porter. Une fois assis, le casque sur la tête et les électrodes en place, je n’avais qu’à fermer les yeux. Au début, j’étais dans une rue. Elle n’avait rien d’extravagant, ce n’était rien d’autres que des briques, du béton, un peu de vide et beaucoup de gris ; le quotidien quoi. Je me promenais comme j’aime le faire à mes heures perdues et regardais le ciel. Ce fut le premier détail, si je pouvais appeler ça un détail, à sortir de l’ordinaire. De l’habituel bleu-gris-blanc, notre ciel, non, mon ciel était devenu violet rougeâtre, aux nuances de bleu foncé. Le soleil, que peu s’efforcent de regarder, était jaune pastel et s’étalait sur le violet donnant un pourpre qu’on aurait confondu avec du satin ou de la soie. Voulant le toucher, je levais la main, comme si le ciel fut à un mètre de moi et, sans grand effort mais avec surprise, je frottais lentement cette douceur écarlate et chaude qui couvrait mon monde. Ce ciel-tissu que je modelais au fil de mes caresses devenait ma couverture et le soleil, chaud mais pas brûlant, ma lampe de chevet dans cette chambre improvisée au milieu de la rue. Je baissais les yeux, pendant que mon corps semblait flotter de douceur et vibrer d’une joie reposante. Le sol n’était plus qu’un agréable miroir ; le béton avait cédé sa place pour une terre indigo et turquoise, où les arbres, drôles de champignons feuillus bleus clairs, laissaient pendre des vignes sous lesquelles quelques fruits verts luminescents attendaient d’être cueillis. Bien qu’il n’y eut plus de lampadaires, ce fut comme si toute la terre, la forêt naissante elle-même, était source de lumière dans cette drôle d’ambiance entre la nuit et le jour, entre le rêve et la réalité. Je descendais de mon lit de satin suspendu et glissais le long d’une branche avant de m’arrêter à son extrémité. De drôles d’animaux avaient envahi l’espace public, nos scientifiques les auraient appelé dinosaures très certainement, du moins ils y ressemblaient. Une énorme bête bleue tachetée blanche, au corps imposant et au cou long, surplombait la forêt. Elle s’approchait de moi, lentement, comme si tout son mouvement semblait me dire que nous étions amis. Sa tête était ronde et paraissait amicale. Elle me tendit le cou, que j’utilisai comme un toboggan pour descendre, étalant les couleurs de l’atmosphère environnant à mon passage. Arrivé sur la terre ferme, je voyais d’autres êtres qui se baladaient un peu partout, dans une étrange harmonie qui rendait vie à ce qui était autrefois une livide rue vide. Des singes bleus sautaient d’arbres en arbres, jouant avec des perroquets rouges, bleus, verts, qui chantaient à tue-tête une sorte de mélodie qui, si je devais la décrire, aurait elle aussi une couleur qu’elle étalerait le long de la toile se formant. Des rats, des chats, des chiens, et pleins d’autres animaux dont il me faudrait trouver des noms, couraient, dormaient, jouaient, venaient près de moi. Malheureusement, la machine manquait de batterie et, tout doucement, cet éventail de couleurs laissa place au noir. Je soulevais alors le casque et esquissais un sourire ; ma peinture était faite.

PAR JÉRÉMY JOUFFROY

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