Dans la chaleur de la fin d’été 1931, je quittais Clarksdale après avoir perdu tout mon argent dans un bouge quelconque. Je n’avais plus rien. Ma vieille guitare était au clou depuis plusieurs semaines et la probabilité de pouvoir la récupérer un jour s’éloignait.

À quoi bon de toute façon. Je n’étais alors qu’un bien médiocre musicien, les seuls accords que je connaissais me permettaient tout au plus de faire illusion dans des bastringues de seconde zone.

Au loin, le ciel s’embrasait et les couleurs rougeoyantes du crépuscule nimbaient l’atmosphère d’une indéfinissable langueur.

Je m’adossais alors sur une clôture chancelante pour attendre l’heure bleue, ce moment magique, ces minutes uniques, entre chien et loup où la nuit embrassait les dernières lueurs du jour et tentait de les engloutir dans ses ténèbres. J’aimais ce combat toujours recommencé entre l’astre du jour et celui de la nuit.

De petites gorgées de mauvais bourbon m’aidaient à patienter sereinement. Le retour serait encore plus dur et sans doute plus long, sur ces chemins poussiéreux, mais au moins mon esprit jouirait-il de la douce anesthésie procurée par l’alcool.

Je m’étais acharné durant des années à maîtriser ma six-cordes et au final quoi ? J’avais la chance de faire une audition devant Son House. Il allait m’adouber, c’était écrit, au lieu de quoi il me conseilla d’abandonner la musique ou de me consacrer à l’harmonica. Le rouge au front, je l’avais laissé là, et j’étais rapidement sorti de la pièce de façon à ce qu’il n’ait pas le plaisir de voir couler les larmes que je ne parvenais à contenir.

Je repensais à ces mauvais souvenirs en brûlant ma gorge avec le mauvais alcool et décidais de reprendre ma route. En marchant droit, j’aurais encore au moins 2 heures devant moi pour ressasser tout mon soûl.

L’heure bleue était passée depuis longtemps, même cet instant fugace et magique n’avait pu dissiper la mélancolie et la tristesse qui s’installaient durablement en moi.

Les ténèbres obscurcissaient mon environnement immédiat. Je n’apercevais plus que d’inquiétantes silhouettes et des formes fantasmagoriques autour de moi. Une sourde et incontrôlable inquiétude montait en moi lorsque j’aperçu alors, en arrivant à la croisée de quatre chemins, une vieille remise délabrée. L’humidité commençait à ronger mes os et l’alcool ne parvenait plus à me réchauffer. Je décidais de m’abriter et je m’endormis, épuisé.

Alors que d’obscurs et incompréhensibles cauchemars m’assaillaient, je fus bientôt réveillé par une lueur incandescente. Une silhouette drapée d’un manteau noir, le visage couvert par un immense chapeau noir brisa alors le halo lumineux. Je ressentis alors un froid glaçant jusqu’aux tréfonds de mon être.

De longues minutes s’écoulèrent dans un profond silence, seul le hurlement du vent subsistait au loin, comme étouffé. Puis une voix sourde s’éleva dans la pénombre de la cahute.

– « D’un geste, je puis te conférer l’excellence. Tu connaîtras l’exaltation des prodiges. L’honneur et le succès t’accompagneront. Mais à chaque don, sa contrepartie. Ton âme pour ta réussite. Sommes-nous prêts à cela ? »

Je balbutiais un mot d’acquiescement, sans réfléchir.

– « Fort bien, deviens ce que tu es, puis reviens moi ».

À l’aube de ma vie, alors que les flammes de l’enfer m’attendent, j’avoue enfin ma traîtrise. Que ces aveux servent aux ambitieux : une âme ne vaut pas un pacte.

Par Laurent Mancini

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