Blind test. C’est un sourdo blind test. Je ferme les oreilles et j’essaie de lire sur ses lèvres. C’est quoi la chanson ? Il y a de la friture, ce n’est pas clair. Il bute sur un amas de consonnes. Du genre « hypocondriaque » ou « glyphosate ». Je plisse les yeux pour mieux distinguer.

« When the routine bites hard And ambitions are low… »

Non, ce n’est pas Joy Division. Surtout pas le style punk. J’observe les mouvements de sa bouche. Dans ce bar, sous cette lampe aux reflets verdâtres qui lui donne un air de mort-vivant, je l’imagine en train de chanter. Il a plutôt l’air de réciter la recette du bœuf braisé. Il doit poster des vidéos de chats, des itinéraires de course à pied et des photos de couchers de soleil sur les réseaux sociaux.

Ma sœur m’a dit de ne pas oublier de regarder ses mains. C’est important les mains. Il continue de parler. Je poste-synchronise mentalement.

« And more, much more than this I did it my way … »

Non, pas Sinatra, pas un crooner non plus. Pourquoi ai-je accepté ce rendez-vous ? Je n’y crois pas. Je n’y crois jamais. A chaque fois que je rencontre un homme, je me demande s’il veut me demander en mariage ou juste me voir nue sur un lit avec des sous-vêtements en imprimé léopard.

« ‘Cause we are leaving in a material world And I, I’m a material girl… »

Je l’imagine, en robe rose bonbon, fredonner ce titre de Madonna avec une voix de fausset. Alors tout à coup, je craque. Ma bouche se crispe, je me retiens une demi-seconde et je me mets à rire. C’est plus fort que moi.

Quand enfin je me reprends, je découvre ses yeux, braqués sur moi. Je n’avais pas vu ses yeux, avant. Ses lèvres ne bougent plus. Le silence s’installe. Puis j’entends sa voix pour la première fois.

– Vous vous moquez de moi ?

Comment ? Je reviens sur terre, mal à l’aise.

– Vous avez écouté ce que je vous ai dit ?

Je reste muette. Prise au piège.

– C’est bien ce qu’il me semblait ! On va en rester là…

Le type se lève. Je le dévisage. Il me lance un regard qui me crucifie.

Soudain, je sens quelque chose qui remue dans mon ventre. Je bafouille.

– Attendez… je suis désolée, je… je ne connais rien à la cuisine.

Il sourit et cela lui va bien.

– Je ne vous parlais pas de cuisine ! Je vous parlais de vous… Je vous parlais de ces gens blasés, bourrés de préjugés, incapables de s’ouvrir à quoi que ce soit. Depuis que je suis arrivé, vous m’avez à peine regardé. Comme si je n’étais qu’un article en solde sur votre liste de courses. Voire pire… Heureusement, j’ai le sens de l’autodérision !

Il hausse les épaules et ajoute à voix basse.

– Dommage, vous êtes belle quand vous riez. Bonne chance.

Il prend sa veste et s’éloigne.

Je me sens conne. Je me refais le film à l’envers. A part le rythme de mon cœur qui s’emballe, je n’entends plus aucune musique dans ma tête. Il faut que je le rattrape. A temps. Je me lève et me mets à courir.

Par Intuitiveculture

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