Janvier 2020. Elle m’a vu depuis la rue par la vitrine. J’ai tout de suite senti son regard se poser sur moi. J’étais bien installé, debout entre deux rayons, juste à côté de la vendeuse qui conseillait une cliente franchement exigeante.

Elle est entrée, remplissant tout l’espace de sa belle et audacieuse assurance. Elle s’est dirigée vers moi. Un vrai coup de foudre! J’avais tout de suite deviné que mon raffinement élégant la séduirait. Elle était tellement belle. « Je serai ton éternel compagnon! », lui criais-je en mon for intérieur.

Sans aucune hésitation, elle m’a emmené chez elle. Dans sa voiture, je me laissais transporter. Douce rêverie. Un air doux et ensoleillé passait par les fenêtres entrouvertes. La bicyclette de Montand ajoutait à ce tableau idyllique une touche poétique et naïve qui n’était pas pour me déplaire. Devant la maison, elle a garé la voiture dans les graviers de la cour intérieure. Puis nous sommes entrés dans son royaume. Je virevoltais, guilleret comme un jeune homme enivré par les relents fleuris et sucrés des premières amours. Nous nous regardions de pied en cap dans le grand miroir doré à la feuille qui trônait dans le hall d’entrée.

Nous nous trouvions si beaux, invincibles et éternels. « Tu es tellement incroyable, je te garderai toujours avec moi », me disait-elle en me tenant tendrement par la taille. Aventure passionnée, nos premières semaines étaient rythmées d’incessantes sorties culturelles ou gourmandes, de virées entre amis ou à deux. Nous coulions le parfait amour.

23 mars 2020

Depuis dix jours, nous avions pris la mesure du danger. Le monde se battait vaillamment contre Le Virus qui avait voyagé à travers le monde depuis la Chine et qui s’était introduit en Suisse par le Tessin.

Elle, elle suivait scrupuleusement les recommandations du conseil fédéral et ne quittait son domicile sous aucun prétexte. Je la sentais devenir de plus en plus distante. Elle ne me prêtait plus beaucoup d’attention. Obsédée par la crainte démesurée de tomber malade, elle s’isolait en se réfugiant dans une consommation effrénée de nourriture livrée à domicile. Elle passait des heures à préparer des confitures, des pâtisseries, des conserves ou de bons petits plats en sirotant un verre.

Moi, je dépérissais, incapable de la reconquérir dans cette ambiance virale et éprouvante. Nick Cave et sa rose sauvage mélancolique avaient succédé à l’insouciant, mais positif Montand. Les généreuses gorgées de chaleur ensoleillée qui entraient par les fenêtres grandes ouvertes ne transperçaient plus la méfiance omniprésente.

8 avril 2020

Je l’avais pourtant senti arriver cette rupture. Depuis plus d’une semaine quand je la serrais par la taille, elle me balançait systématiquement sur le canapé du dressing en m’insultant violemment. Je n’étais d’ailleurs pas le seul à être rejeté dans son entourage proche.

Sur le chemin de la déchetterie, les Clash ont eu raison de moi. L’heure de la séparation était arrivée. Je n’avais plus ma place dans son royaume. Mon étiquette Pepe et mon corps délavé feraient peut-être d’autres heureux…

Avec d’autres victimes du confinement, j’avais trouvé place dans un vieux sac usé. Par un des trous, j’ai pu la voir s’éloigner du container Texaid dans son training Adidas.

Par Paillette

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