Elle me parle en terminant sa crêpe. Je remarque qu’elle a un peu de chocolat au coin de sa lèvre supérieure.

– Mais cette soirée, tu t’en souviens ou pas ?

– Bien sûr que je m’en souviens, je réponds simplement en haussant les épaules.

Elle remet impatiemment derrière son oreille une mèche grise qui tombe sur ses yeux.

– Je ne te crois pas ! Tu oublies toujours tout !

Son regard bleu sonde mes entrailles. Elle continue à m’interroger.

– Alors, je portais quoi, ce jour-là ?

Je me concentre.

– Heu… ta robe… verte. Celle avec un papillon sur l’épaule.

Elle me jette un regard triomphant et les coins de sa bouche se redressent, entraînant avec eux la trace de chocolat.

– Et voilà ! Tu vois, tu oublies tout ! Je portais une jupe bleue !

– Ah bon…

Elle me toise d’un air narquois. Je soupire.

Non, après trente-cinq ans de mariage, je n’ai pas oublié cette soirée. Bal de fin d’année, 1982. J’avais prévu d’y aller avec Daniela, qui s’était désistée à la dernière minute. J’étais déçu. Alors, j’avais appelé Evelyne. Avec ses longs cheveux roux tout plats, sa raie au milieu et ses dents du bonheur, elle n’était pas en vue, comme fille. Je l’ai embarquée comme un paquet dans ma vieille 4L. Je me souviens qu’elle a essayé de détendre l’atmosphère en racontant une blague dont elle ne connaissait plus la fin. Elle a ri gaiement de sa propre maladresse. Moi, j’ai allumé une clope en pensant à Daniela.

Et puis c’est arrivé. Au moment où je m’y attendais le moins. Je l’avais laissée seule et j’étais parti au bar avec ma bande de copains, sans me soucier de son sort. Soudain, j’ai entendu des cris et des rires, provenant d’un groupe de filles un peu bécasses qui gloussaient méchamment. « En tout cas, c’est pas la belle au bois dormant, mais elle peut servir de décapsuleuse ! »

Alors je me suis retourné et je l’ai vue, au milieu d’étudiants hilares. Elle s’était endormie sur le canapé, la tête en arrière, la bouche entre-ouverte, ses longs cheveux roux éparpillés tout autour d’elle. Je me suis approché et je l’ai réveillée en posant doucement ma main sur son front. Elle m’a regardé d’un air étonné en marmonnant: « C’est déjà l’heure ? » Et elle m’a souri. C’est à ce moment précis que mon cœur s’est remonté comme un ressort dans ma poitrine. Je l’ai prise par la main. En l’emmenant dans la nuit, j’ai entendu son rire cristallin et cet aveu touchant « Je crois bien que je me suis assoupie ». Elle riait encore quand je l’ai embrassée dans le jardin public, à côté d’un nain de jardin géant. C’était notre premier baiser. Comment l’oublier.

Je la regarde. Elle n’a jamais su, ni pour Daniela, ni pour la belle au bois dormant. Elle n’avait peut-être pas de papillon sur l’épaule, mais moi, depuis ce soir-là et jusqu’à aujourd’hui, j’ai toujours des papillons dans le ventre quand elle me sourit.

– Tu n’as pas de mémoire, Pierre.

Elle me sourit, dévoilant ses incisives écartées. Il faut que je lui dise.

– Evelyne, ma chérie…

– Oui ?

– Je voulais te dire… Tu as un peu de chocolat sur la lèvre.

Par Intuitiveculture

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